Contes à Ninon par Émile Zola

Contes à Ninon par Émile Zola

Titre de livre: Contes à Ninon

Auteur: Émile Zola

Broché: 281 pages

Date de sortie: December 25, 2017

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Émile Zola avec Contes à Ninon

Il y avait autrefois, — écoute bien, Ninon, je tiens ce récit d’un vieux pâtre, — il y avait autrefois, dans une île que la mer a depuis longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi était un grand roi : son verre était le plus profond de son empire ; son épée, la plus lourde ; il tuait et buvait royalement. La reine était une belle reine : elle usait tant de fard qu’elle n’avait guère plus de quarante ans. Le fils était un niais.
Mais un niais de la plus grosse espèce, disaient les gens d’esprit du royaume. À seize ans, il fut emmené en guerre par le roi : il s’agissait d’exterminer certaine nation voisine qui avait le grand tort de posséder un territoire. Simplice se comporta comme un sot : il sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie d’enfants ; il faillit pleurer à chaque coup d’épée qu’il donna ; enfin la vue du champ de bataille, souillé de sang et encombré de cadavres, lui mit une telle pitié au cœur qu’il n’en mangea pas de trois jours. C’était un grand sot, Ninon, comme tu vois.
À dix-sept ans, il dut assister à un festin donné par son père à tous les grands gosiers du royaume. Là encore il commit sottise sur sottise. Il se contenta de quelques bouchés, parlant peu, ne jurant point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi, pour sauvegarder la dignité de la famille, se vit forcé de le vider de temps en temps en cachette.
À dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqué par une dame d’honneur de la reine. Les dames d’honneur sont terribles, Ninon. La nôtre ne voulait rien moins que se faire embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n’y songeait guère ; il tremblait fort lorsqu’elle lui adressait la parole, et se sauvait dès qu’il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son père, qui était un bon père, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme la dame courait toujours et que le baiser n’arrivait pas, il rougit d’avoir un tel fils, et, pour sauvegarder encore la dignité de sa race, il donna lui-même le baiser demandé.
— Ah ! le petit imbécile ! disait ce grand roi qui avait de l’esprit.